Pourquoi écrire?

Publié le par Arnaud de Castéra

Pour qui et pourquoi écrire ou parler ? De quoi parlons nous ? La réalité existe-t-elle en dehors du mot qui la nomme ? Quelle réalité, à conjuguer avec le temps, pour la laisser creuser en nous mille interrogations, l'être, le non-être, le devenir, le mouvement, le changement du passé qui n'est plus vers un futur qui n'est pas encore en passant par un présent furtif, évanescent et insaisissable, mais qui, cependant, est l'être même: hic et nunc ? Du sable sous les doigts, de l'eau sous les ponts, le vent comme un soupir...
"Ecume, écume autour de moi, quand donc deviendras tu quelque chose de solide?" (*1).

Comment ne pas douter? Pourquoi parler ? A qui parler ? A Qui, quand la parole incantatoire invective un ciel vide, vers Qui prier ? Vers qui pleurer quand le psaume s'affadit, quand la langue est pâteuse et la bouche sèche ? « Comme un veilleur attends l'aurore, ainsi je te guette, O mon Dieu » Mais le ciel qu'enflammait l'aurore éclairait l'innommable, l'inconcevable, la shoah, les massacres, l'horreur et la mort. Vide. Plombé. Gris. Muet.

Avec la parole cependant, cesse _ peut-être ?_ la solitude. Peut-être. La plainte qui brise le silence balbutiera une louange, et la louange sera entendue, écoutée, accueillie... Peut-être. « J'ai parlé à la légère : que Te répliquerai-je? Je mettrai plutôt ma main sur ma bouche » (*2).

Parce que de la parole, tout de même, nait souvent l'amitié . Parce que la parole permet à Inanna d'aller chercher Dumuzi aux enfers, parce qu'elle permet à Orphée de négocier le retour d'Eurydice. Ce sont des mythes, ils finissent tristement. Il nous manque le nombre d'or, la parole galvaudée nous trahie, Les enfers s'ouvrent à nouveau sous les pieds.

Pour ne pas galvauder la parole, et l'écriture, faut-il la réserver aux initiés ? La parole est sacrée, réservée, et puis oubliée. Disparue. Disparu le savoir des druides et des pythagoriciens. Non, la parole doit être parlée et l'écriture, partagée. Vaincre l'espace et le temps.

Parce que de la parole tout de même, nait souvent l'amitié. Sans doute faut-il se répéter. Ne jamais cesser d'appeler. Sans doute faut-il se répéter. Obstinément. Incantatoire. Obstinément. Ne jamais cesser d'appeler. "Et le Verbe s'est fait Chair" (*3).

 

«Et il a habité parmi nous» (*3)  dessin-de-leonard-de-vinci.jpg

 

Or je sais l'histoire vraie, d'une vérité à pleurer de joie, Joie, d'un enfant qui revient à l'appel d'un enfant, d'on ne sait quelle abime aux rivages de la conscience. Force du Verbe. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe s'est fait chair ». Le Logos. Jean qu'il faut relire en oratoire, plancher en atelier, réfléchir.


La parole de l'ami qu'il faudrait écouter. Son silence qui donne aux mots leur poids. Ecouter en soi, s'enrouler et cependant « ne pas confondre les battements de son propre cœur avec les pas de l'Invisible ». (*4)
 
Cependant j'ai trahi cent fois. Oh nos serments d'ivrognes, borborygmes bredouillés parmi les flétrissures, le nez dans le ruisseau. Nostalgies.

Nous balbutions sous un ciel vide, comment ne pas douter ? Comment ne pas hurler la rage au cœur, jusqu'à réveiller la Promesse d'une Présence, comme un rabbi hassidique attendant son Messie. Cela ne résonne-t-il que dans nos têtes ? Comment ne pas douter ?

Mais si nous parlions tous ensemble ? Si nous criions, si nous hurlions, si nous pleurions, si nous chantions tous ensemble ? Si nous appelions tous ensemble ? Il faudrait sourire aussi. Comment ne pas espérer ?




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On servait les jus de fruits et nous allions prendre congé de nos hôtes, lorsque je tentais une dernière question à mon interlocuteur favori, expert mondial de l'écriture cunéiforme. Au grand dam de mon aimable voisine, je n'avais cessé de le pressurer depuis la fin du dîner.
_ Dis moi, de quoi parlent les toutes premières tablettes que vous ayez retrouvées ? Des divinités ? de l'Amour ? Ce sont des prières, des mythes, des poésies ?
_Tu n'y es pas du tout. Ce sont les comptables qui ont inventé l'écriture. Toutes les premières traces sont des transactions commerciales.

Des transactions ! Commerciales !

Mais qui sommes nous donc ?
 
 
 

 
*1 Jules Supervielle
*2 Livre de Job
*3 Evangile de Jean
*4 Pierre-Emmanuel

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P
<br /> Bien parlé, bien écrit... et la chute est hillarante d'ironie !!<br /> <br /> <br /> Si la première écriture sert aux comptables, aux gestionnaires et aux propriétaires pour des transactions, il faut peut-être en revenir aux premières peintures : Car au commencement était le<br /> dessin !  Hi ! hi! hi!<br />
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